Reportage: « La colère des Grecs face à la stratégie de pourrissement de Bruxelles », Rosa Moussaoui

Humanité

Rosa Moussaoui,

28 avril

Trois mois après l’arrivée au pouvoir de Syriza, la stratégie de pourrissement choisie par Bruxelles attise la défiance vis-à-vis de l’Europe. 
Dans cette région du Péloponnèse, au cœur du monde paysan, l’idée de sortie de l’euro fait son chemin. Reportage.

Corinthe (Grèce), envoyée spéciale.  La recette est maigre, aujourd’hui encore. Vlassis Tsiogas en a pourtant parcouru, des kilomètres, pour vendre ses pommes, ses citrons et ses raisins secs sur le marché de Megara, un bourg sans âme abîmé par d’innombrables chantiers inachevés, sur la route entre Athènes et Corinthe. Imperturbable, le jeune agriculteur charge dans une camionnette antédiluvienne les cageots de fruits que sa compagne, Vivi, remplit consciencieusement. Cigarette roulée à la bouche, le visage brûlé par le soleil, Vlassis parle d’une voix posée, jamais un mot plus haut que l’autre. Sa colère est froide, contenue. Il a repris l’exploitation familiale par choix, au moment même où la crise infligeait aux agriculteurs d’intenables pertes de revenus. « Ceux qui travaillent pour le marché intérieur ont été frappés les premiers. Mais les exportations aussi ont chuté, avec la crise. Alors que nos revenus baissaient, nos dépenses ont explosé, sans parler des taxes, toujours plus lourdes », expose le paysan. Ses parents sont longtemps restés des électeurs du Pasok. Lui vote Syriza. Trois mois après l’arrivée de la gauche au pouvoir, il observe d’un œil critique les négociations qui s’éternisent entre Athènes et ses créanciers. « Je suis du côté de ceux qui veulent la rupture. La dette, nous ne pouvons pas la rembourser. Il faut remettre les compteurs à zéro », tranche-t-il.

Dans les collines surplombant le golfe, les vignes descendent en pente douce, interrompues çà et là par les oliveraies. Au fil des siècles, la culture du raisin a forgé les paysages et l’identité sur ces terres fertiles du nord du Péloponnèse. Mais le raisin de Corinthe ne fait plus recette. Étranglées, de nombreuses exploitations familiales mettent la clé sous la porte. Les subventions se tarissent, l’Union européenne ayant interdit les aides octroyées au titre des droits historiques liés à cette culture. « Au fil des réformes de la politique agricole commune (PAC), les aides ont été découplées de la production, ce qui a dévalorisé le travail paysan pour encourager une sorte de rente foncière », expose Vlassis Tsiogas. Aux portes des villages viticoles, les anciennes bâtisses à l’abandon n’en finissent plus de mourir. Les néonazis d’Aube dorée assombrissent ces ruines, avec leurs slogans peints en noir : « Les étrangers, dehors ! » Sur la plaine côtière, au pied des montagnes, Kiato semble ­hésiter entre le bourg agricole et la station balnéaire. Sur le port, où les pêcheurs haranguent les passants, les tracteurs croisent les véhicules de rares Athéniens en villégiature.

La ferme des Tsiogas s’étend à la lisière de cet espace urbain. Entre les rangées de citronniers, les branches de la taille ont été brûlées, laissant de hauts tas de cendres. L’odeur des fleurs d’agrumes se mêle à celle des embruns. Le jeune paysan est occupé à l’irrigation du potager familial. Il ­commente, avec une pointe d’inquiétude, les incertains développements des négociations entre Athènes et ses créanciers, trop opaques à son goût. Lui reste convaincu que « l’Europe n’est pas prête à jouer le jeu ». « Sortir de l’euro ne sera pas facile. Cela exigera de nous des efforts, des sacrifices. Notre monnaie serait très sous-évaluée par rapport à l’euro et, comme nous ne ­produisons rien, que nous importons tout, la vie serait bien plus chère encore, prédit-il. Mais l’insécurité dans laquelle nous vivons actuellement est la pire des choses. Quitte à souffrir, autant souffrir seuls, sans avoir à subir la tutelle de Merkel et de Hollande. La tempête que nous traverserons sera le prix à payer pour préserver l’espoir d’une vie meilleure pour nos enfants. »

Corruption et népotisme 
n’ont pas épargné les campagnes

Dans le champ voisin, Dimitris Rodziokos, de vingt ans l’aîné de Vlassis, n’a pas de mots assez durs contre les gouvernements précédents, dont il fustige la malhonnêteté. « Nous, citoyens, avons notre part de responsabilité dans ce désastre. Ils prenaient l’argent, nous laissaient des miettes et tout le monde était satisfait, sans penser au lendemain », soupire-t-il. Corruption et népotisme n’ont pas épargné les campagnes, où les chambres d’agriculture et les syndicats paysans se sont longtemps complu dans un fonctionnement de type mafieux. Faute de cadastre, la déclaration des surfaces cultivées, base de calcul des subventions européennes, a donné lieu à des malversations sanctionnées par Bruxelles. La punition est collective : en décembre, la Commission européenne a décidé de réduire de 17 millions d’euros les subventions agricoles destinées à la Grèce en 2014.

Les Grecs attendent du concret pour améliorer leur vie quotidienne

« Nous devons retrouver le sens du travail, sans plus rien attendre de l’État, ni de ­l’Europe. Arrêtons de penser que l’argent va tomber du ciel ! » s’emporte le viticulteur. Ancien électeur du Pasok, il ne pardonnerait pas à Syriza le moindre recul. « Le gouvernement d’Alexis Tsipras fait de gros efforts, admet-il. Au moins ils se battent. Malheureusement, ceux qu’il a en face de lui sont en guerre. S’ils restent inflexibles, nous ­devrons l’être nous aussi, en sortant de la zone euro s’il le faut. Cette dette, nous n’aurions pas dû la contracter. Mais aujourd’hui nous ne pouvons pas la rembourser. Avec les mémorandums, elle s’est encore alourdie. Syriza hérite d’une situation inextricable. Eux-mêmes ne savent peut-être pas comment sortir de cette ornière. »

Si ce sentiment d’incertitude ne ruine pas la confiance que les Grecs accordent encore massivement au gouvernement Tsipras, la stratégie de pourrissement choisie par l’Europe et le FMI menace de nourrir une dangereuse exaspération.

Élu dans une circonscription qui a offert aux élections législatives de 2012 l’un de leurs meilleurs scores aux néonazis d’Aube dorée, Fanis Kourebes en est conscient. Ce député de Syriza, spécialiste des ­questions agricoles, reconnaît que les négociations monopolisent l’action gouvernementale, au détriment des réponses concrètes que les Grecs attendent pour améliorer leur vie quotidienne. « Nous avons toujours 1,5 million de chômeurs et 3,5 millions de personnes privées de protection sociale. Des familles entières vivent de pensions amputées. Le fond, nous l’avons déjà touché, cela ne peut pas être pire. Cette politique d’austérité, appliquée en Grèce avec tant de sévérité, est une impasse pour tous les peuples d’Europe », insiste-t-il. Lui veut encore croire, pourtant, à la possibilité d’une issue négociée : « Nous ne demandons pas la lune. Simplement la possibilité de mettre en œuvre la politique pour laquelle nous avons été élus. Il faut laisser le peuple grec respirer. »